11 juillet 2017

 

Philippe Maspoli

 

La quête spirituelle déçue d’un converti à l’islam

Lausanne Les mosquées ont rebuté un Lausannois de 29 ans. Trop centrées sur les règles, dit-il, attiré finalement par la mystique soufie.

 

Converti à l’islam. Se présenter ainsi provoque aujourd’hui la suspicion. L’image qui s’impose communément est celle de l’exalté attiré par l’extrême. «Ces deux dernières années, le converti est parfois devenu suspect car il est injustement assimilé à quelqu’un qui pourrait se radicaliser», relève Montassar BenMrad, président de la Fédération d’organisations islamiques de Suisse (FOIS). Ce n’est pourtant pas le profil de l’homme de 29 ans qui a voulu témoigner, en tant que citoyen suisse musulman, de sa quête spirituelle ardue dans le monde islamique vaudois.

 

Converti il y a un an

Sa famille n’a rien à voir avec l’islam. Son ascendance est marquée par la judaïté nord-africaine et le christianisme d’Orient. Paul*, qui a grandi dans la région lausannoise, demande de la discrétion sur sa vie privée pour éviter les tensions et les reproches. «J’étais en questionnement, en recherche. J’ai voyagé, ma spiritualité était plutôt marquée par le syncrétisme». raconte-t-il. Séduit par la profondeur qu’il percevait dans l’islam, il s’est converti il y a un an dans une mosquée lausannoise.

 

La fréquentation des lieux de prière de la région l’a conduit vers la déception. «On n’y parle pas de spiritualité. J’ai surtout entendu des règles, c’est de l’horizontalité totale».

 

La déconvenue de l’Européen en quête de spiritualité, de «verticalité», ne surprend pas Christophe Monnot, responsable de recherche à l’Institut de sciences sociales des religions contemporaines (ISSRC), à l’Université de Lausanne: «La recherche de verticalité est typique d’un environnement spirituel de type européen. Cela concerne toutes les religions. Le converti est en quête de pureté, de quelque chose de fort pour sa vie».

 

Electron libre

Paul se définit comme un musulman anticonformiste, «électron libre» qui laisse exprimer une certaine colère: «L’insistance sur les règles empêche la masse de progresser dans la compréhension de la religion. Cela nourrit quelque chose de réactionnaire, de rigoriste».

 

Ce sentiment de se trouver face à un afflux de règles peut s’expliquer par la structure du «monde musulman vaudois», selon Christophe Monnot: «Il s’agit principalement de communautés d’immigrés qui souhaitent conserver et partager leur bagage culturel. Elles souhaitent garder le rite le plus juste possible, comme dans leur pays d’origine. On observe une volonté de transmettre la tradition. C’est un islam fondé sur l’application des traditions».


«Les mosquées ne répondent pas à une soif d’idéal. J’ai plutôt senti une police de la pensée»

 

La critique du converti désabusé suit un chemin politique. «Les mosquées ne répondent pas à une soif d’idéal. J’ai plutôt senti une police de la pensée, influencée d’un côté par le panarabisme et le wahhabisme (ndlr: courant rigoriste dirigé par l’Arabie saoudite), et les Frères musulmans de l’autre».

 

Sur ce point, le chercheur universitaire exprime un clair désaccord tout en apportant une lecture originale sur les relations entre les communautés: «Il n’existe plus réellement de présence wahhabite dans le canton de Vaud: l’Arabie saoudite, qui était présente à Lausanne, s’est retirée. Du côté des Frères musulmans, l’influence, que l’on peut observer auprès des Maghrébins, est beaucoup moins importante qu’en France. Mais un débat est apparu entre plusieurs mosquées qui s’accusent mutuellement d’être influencées par l’Arabie saoudite. Ces accusations sont liées à une sorte de jeu de pouvoir entre certaines mosquées».

 

Mais que dire du traditionalisme qui s’exprime dans divers lieux de prière? Christophe Monnot livre une analyse inspirée par l’observation géopolitique de l’évolution de l’islam sur le plan mondial: «En ce moment, l’islam change de configuration au niveau transnational. L’Arabie saoudite, l’Iran et la Turquie se livrent à une lutte d’autorité auprès des musulmans. On assiste à une mondialisation des codes où chacun veut montrer qu’il est plus pur que les autres. Cela se traduit, entre autres, par le retour du voile des femmes. Les mosquées suisses et vaudoises subissent l’influence par sédimentation, au travers des contacts lors des pèlerinages par exemple, d’un islam mondial qui pousse à davantage de rigueur».

 

Paul se retrouve chargé de questions sans réponse. «Ceux qui s’intéressent à la spiritualité doivent faire un chemin personnel. Je ne peux pas me contenter du choix entre le consumérisme néolibéral et une voie politico-religieuse». Aussi se tourne-t-il vers le soufisme, la voie mystique et initiatique de l’islam.

 

«Il n’existe pas encore de structure spécifique pour les personnes converties au niveau suisse»

 

Ce courant est très minoritaire dans le canton de Vaud, où il ne représente qu’une centaine d’adeptes (voir ci-dessous). Mais c’est aussi l’une des plus anciennes présences islamiques dans la région. L’Association Internationale Soufie Alâwiyya (AISA Suisse), qui se réunit à Morges, s’est implantée en 1934: «Elle rend visible un autre visage que l’islam des mosquées», commente une spécialiste du Centre intercantonal d’information sur les croyances (CIC), à Genève.

 

Montassar BenMrad retient la nécessité d’un meilleur encadrement: «Il n’existe pas encore de structure spécifique pour les personnes converties au niveau suisse. Nous devrions faire quelque chose pour leur apporter plus de soutien».

Selon lui, la quête de spiritualité devrait être mieux prise en compte: «Il faudrait proposer un encadrement qui réponde à des besoins très différents. Si quelqu’un est en quête de verticalité et reçoit des réponses horizontales, la déception pourrait être au rendez-vous. Le défi est que plusieurs personnes souhaitent rester libres et indépendantes dans le cadre d’une telle démarche, sans être pour autant encadrées ou intégrées. Et on peut les comprendre».

 

Initiative locale

Certains prennent toutefois des initiatives au niveau local. «Nous avons créé un groupe informel de rencontres entre amis. Nous n’avons pas comme vocation de chercher à attirer beaucoup de monde, notre initiative reste locale», explique la Lausannoise Sarah Zerika. La jeune femme précise que le groupe s’est ouvert aux personnes musulmanes depuis l’enfance et francophones, comme elle. Il se réunit régulièrement au Complexe culturel musulman de Lausanne (CCML), situé à Prilly.

 

* Prénom d’emprunt (24 heures)

 

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Des confréries minoritaires se sont développées dans l’islam vaudois

 

Les musulmans représentent une proportion de près de 5% des Vaudois, soit 30 458 habitants. L’Union vaudoise des associations musulmanes (UVAM) rassemble 17 mosquées. Le courant soufi, lui, qui fascine les âmes éprises de spiritualité, ne représente qu’une centaine d’adeptes répartis en trois communautés. Présente depuis 1934, l’Association internationale soufie Alâwiyya (AISA), dont le centre originel se trouve à Mostaganem, en Algérie, est une des plus anciennes communautés musulmanes du canton. Elle rassemble 37 adeptes qui se retrouvent un dimanche par mois à la Maison paroissiale de Beausobre, à Morges. «Nous pratiquons un islam spirituel ouvert à tout le monde mais nous ne revendiquons rien. Le principe, c’est que nous ne cherchons pas à attirer des membres», affirme Catherine Touaibi, vice-présidente de l’AISA Suisse.

Dans un style différent, les mourides forment une autre communauté rattachée au soufisme, active sur le territoire vaudois. Le cœur se trouve à Touba, au Sénégal, un pays où l’influence de la confrérie sur les secteurs politique et économique, notamment la culture de l’arachide, a fait l’objet de controverses. Les mourides vaudois se réunissent à Gimel, dans l’appartement de leur responsable. Le Grand Magal, pèlerinage annuel à Touba qui se déroule en novembre, est l’occasion d’une fête à Lausanne. Les mourides accueillent dans leurs réunions une autre communauté, les tijanes, adeptes du tijanisme dont l’origine se situe en Algérie. «Ces communautés ont un fonctionnement presque privé», relève le Centre intercantonal d’information sur les croyances (CIC).